Coup de poing

 

 

Deux anciens livres qui ébranlent, qui percutent sur la violence, la guerre.

Le nuage vert

A.S. Neil

Préface :

Ce livre est une version écrite d'une histoire que j'ai racontée en 1938 à un groupe d'enfants de neuf ans, ce qui signifie que cette histoire est datée, mais des chefs-d'œuvre comme L'Île au trésor ou robinson Crusoé le sont également.

J'ai essayé de me conformer aux goûts de mes auditeurs, et je me suis rendu compte que ce qu'ils voulaient surtout, c'étaient du bruit et de la fureur, si bien que la violence est présente dans ce conte. Ceci nous ramène à l'inévitable question : si on donne de la violence à un enfant, cela ne va-t-il pas lui faire rechercher la violence quand il grandira ? Il y a quatre garçons et trois filles dans mon histoire. Ce sont maintenant des adultes et ce sont des gens – ceux qui vivent encore, pacifiques, des pacifistes équilibrés. La violence des mots ne semble pas avoir beaucoup de portée. Dans un conte les garçons vont souvent ratatiner des sauvages à la mitrailleuse, mais ces mêmes garçons pourront très bien être scandalisés en voyant deux hommes se cogner dessus à la télévision ; ils auraient sûrement de la peine s'ils lisaient ce qu'on appelle les bandes dessinées d'horreur. Personne ne se scandalise jamais de voir dans un western les bons battre les méchants : c'est en grande partie parce que les cow-boys n'ont pas de personnalité ; ce ne sont que des marionnettes, et, en général, des mauvais tireurs de surcroît. On pourrait démontrer que si les enfants ont la possibilité de vivre leurs phantasmes d'agressivité à neuf ans, il est peu probable qu'ils seront agressifs à quarante ans. C'est en tout cas ce que mon expérience m'a montré.

La plupart des livres pour enfants sont si peu intéressants que les parents quand ils les lisent, s'ennuient à mourir. C'était mon cas lorsque ma fille Zoé était petite et que je devais lui lire cette littérature ennuyeuse et moralisatrice. Je crois que mon histoire a le mérite de renfermer assez d'humour pour qu'un père ou une mère soit susceptible d'en faire la lecture à ses enfants sans ennui. Certes, les enfants de neuf ans ne saisissent pas les références humoristiques. Quand, dans ce conte, nous nous battons contre les gangsters de Chicago, Neil déclare avec fermeté qu'il refuse d'aller à la guerre. Robert (9 ans) feint de ne pas l'entendre. Il déploie la carte de la ville. «Voici la brasserie dit-il, nous en ferons notre quartier général.» Neil s'empresse alors de dire : «Réflexion faite, je crois que je vais entrer dans cette petite guerre.»  Cela échappe aux enfants aux enfants, mais n'échappera pas aux soiffards adultes. Cette histoire n'a pas de morale, elle ne cherche pas à élever les âmes. Son but est d'émouvoir de distraire, l'extravagance résidants dans le fait qu'elle peut très bien ne plaire qu'à ceux qui ont le même sens d'humour que moi. J'ai écrit vingt livres et c'est le seul dans lequel je puisse me plonger pour en rire, sans doute parce que j'ai pris autant de plaisir à le raconter que les enfants en ont pris à l'entendre. Peut-être aussi parce que, lorsqu'on écrit des livres sur l'éducation, on doit passer sous silence les aspects de la vie les moins sérieux : tant de gens sont effarouchés par l'humour.

Il y a quelque chose de neuf dans ce conte – les réactions directes des enfants à la fin de chaque épisode. Un père pourra bien sûr faire la lecture du récit proprement dit et sauter les commentaires de l'auditoire mais dans ce cas, il perdra le bénéfice des remarques de certains enfants très éveillés.

 

Pour les lecteurs qui n'auraient jamais entendu parler de Summerhill, c'est une école libre et autonome. Le personnel ne se prend pas au sérieux : il ne demande pas qu'on le respecte. Pour tout le monde dans l'école,

professeurs, gens de maison, élèves, je suis Neil mais pas «monsieur». Dans les passages de ce livre où mon nom apparaît, un père pourra substituer Papa, de la même façon qu'il peut remplacer le nom de Bunny par celui de son fils, mais ne pourra le faire qu'un père dont les enfants ne le craignent pas, un père qui peut se transformer lui-même en enfants, un père qui sait rire, non pas de ses enfants, mais avec eux.

L'histoire qui va suivre est née d'une discussion, un dimanche soir.

-         Je n'ai pas d'imagination aujourd'hui, ai-je dit, je ne sais plus quoi vous raconter.

-         Pourquoi pas quelque chose sur un millionnaire Pyecraft, comme tu l'avais fait dans «A Dominie's Five»

 (Les cinq élèves du maître d'école) ? demanda Betty.

-         J'ai une idée, dit Michael. Imaginons que nous sommes les derniers à vivre sur la terre. Tous sont morts sauf nous.

-         Et on vit au milieu des cadavres en putréfaction, dit David dégouté, non merci.

-         On pourrait les enterrer, suggéra Joan.

-         Ou les brûler, dit Gordon, ce serait encore le mieux.

-         Cela demanderait beaucoup de travail, observai-je, de se débarrasser des cadavres de quarante-deux millions d'Anglais.

-         Evelyn soupira.

-         Il faut bien reconnaître alors qu'on peut pas être les derniers survivants, dit-elle. Ramasser les cadavres, quelle horreur !

-         Une idée m'est venue tout à coup.

-         On n'a pas besoin des cadavres, ai-je dit. Je vais vous raconter l'histoire du dernier des survivants : elle s'appelle Le nuage vert.

 

Pourquoi.
Histoire imaginée et illustrée par Nikolaï Popov, texte de Géraldine Elschner, Nord-Sud.

 

Résumé :Un album illustré pour un public jeune sur le thème de la guerre et du conflit. La rivalité entre une grenouille et une souris autour d'une fleur entraîne guerre et destruction. La question de la naissance du conflit et de la violence est traitée formellement par le positionnement et le déplacement des personnages dans les doubles pages, sur l'axe symbolique que constitue la pliure du livre.

 

2e résumé :Dans une prairie fleurie, une souris vole la fleur d’une grenouille. Ses amis arrivant à la rescousse, la grenouille fait s’enfuir la souris et récupère le parapluie de cette dernière. C’est le début de l’escalade, chaque camp rivalisant d’imagination pour se venger du camp adverse. La dernière image représente la prairie dévastée où plus rien ne pousse et où se retrouvent la souris et la grenouille tenant respectivement dans leurs mains la fleur fanée et le

parapluie cassé.

 

Travail sur Pourquoi ? de Nikolaï Popov

Cycle 2 – CE1 et Cycle 3 – CM2

Cet album se prête au débat interprétatif. Quels sont les enjeux de ce texte ? Les classes de CE1 et CM2 ont réfléchi à cette question. J’ai préalablement demandé aux CE1 de dessiner la fin de l’histoire telle qu’ils l’imaginaient. Notons que trois univers de référence sont associés dans cet album : la guerre mais aussi les animaux et la jalousie.

2.1) Imaginer et dessiner l’image de fin : mettre en oeuvre les processus d’inférence (CE1)

Deux versions voient le jour. Trois enfants imaginent une fin heureuse qui voit la réconciliation des deux personnages principaux, main dans la main, au milieu d’un champ coloré et fleuri. Les autres poursuivent l’escalade dans la violence et représentent un paysage dévasté, gris, souvent pluvieux, où évoluent de nombreuses machines de guerre. Les trois enfants qui ont dessiné la souris et la grenouille réconciliées dans un champ de fleurs ont vraisemblablement suivi leur représentation de la fin d’une histoire, pour eux forcément heureuse. Les autres par contre ont poursuivi la logique de l’histoire et l’escalade

de la violence en dessinant un paysage gris, pluvieux et des machines de guerre. Quelle que soit la version choisie, il est donc à noter que les enfants respectent le code culturel des couleurs qui est déjà ancré dans leur esprit : ceux qui ont imaginé une fin

heureuse ont dessiné un champ verdoyant baigné de soleil ; ceux qui optent pour une fin tragique représentent un paysage pluvieux, dévasté, où le gris et le noir sont omniprésents. Comme dans Marcel le magicien, il apparaît que la construction de références culturelles (ici le code culturel des couleurs) est indispensable à l’enfant, qui, connaissant le code, captera d’autant plus facilement les différents messages.

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2.2) Débat interprétatif : Pourquoi Pourquoi ? (CE1 et CM2)

J’ai été surprise par le fait que les CM2 reconnaissent immédiatement l’implicite, avant même que je ne pose la question du sens réel de l’histoire. A la question « qu’avez-vous compris de l’histoire ? », j’obtiens des réponses telles que : « l’auteur dénonce la guerre » ; « il montre que la guerre ça ne sert à rien » ; « dans le monde il y a des guerres qui sont parties de rien, comme là ils se battent pour une fleur ».

Les CE1, quant à eux, ne réalisent pas tout de suite la gravité du propos. Ils sont captivés par les personnages, les situations qui leur apparaissent comiques où chaque camp piège l’autre ou encore les machines de guerre improbables confectionnées à partir de chaussures. Lorsque je leur demande ce qu’ils ont compris de l’histoire, la plupart détaillent avec plaisir les péripéties qui surviennent, décrivent précisément les machines. Je m’arrête alors sur la dernière double page et leur demande ce qu’ils ressentent. La majorité des enfants trouvent l’image très triste. Certains remarquent que la seule fleur que l’on voit est celle volée par la souris et qu’elle s’est fanée. D’autres que le parapluie ravi par la grenouille est tellement abîmé qu’il ne servira plus. Je focalise alors leur attention sur la question posée par le titre et par la seule ligne de texte de la dernière double page : « Pourquoi l’auteur a choisi

ce titre, pourquoi termine-t-il son histoire avec cette question ? ». J’entends alors des réponses telles que : « c’est pour dire que la guerre c’est pas bien », « ça sert à rien puisque la fleur est fanée et le parapluie cassé », « il y avait un champ plein de fleur, maintenant c’est tout brûlé ».

Lors du débat interprétatif, les CM2 ont été capables de se détacher de l’histoire et voir son sens réel. Ils ont capté quasi immédiatement l’enjeu de l’oeuvre. En reprenant l’étude de cet album, je m’aperçois que finalement cet enjeu est en effet assez explicite. Le but de l’auteur n’est pas réellement de « programmer » un problème d’interprétation. Même si dans le texte il n’est écrit nulle part que la guerre est une mauvaise chose, la clarté du texte et la redondance entre ce dernier et les illustrations facilitent grandement le processus d’inférence.

Les CE1 ont eu quant à eux plus de mal. Ils s’attachent aux personnages et à ce qui leur arrive. Après réflexion, je pense que cela est du notamment au fait que les animaux font partie de leur univers affectif. De plus, les enfants de cet âge sont de jeunes lecteurs et leur capacité à conceptualiser est encore insuffisante. C’est par un travail régulier de réflexion de ce type autour d’oeuvres adaptées que l’enfant apprendra peu à peu à percevoir l’implicite. Il apparaît donc que cet album est adapté au travail sur l’implicite en cycle 2. En cycle 3, et d’autant plus dans une classe de CM2, proposer uniquement l’album ne suffit pas. Un

travail interprétatif pourrait être mené par exemple en rapprochant ce livre de l’affiche dénonçant la guerre du Vietnam sur laquelle est inscrite la question « Why ? ».