Coup de coeur

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Voici un très court récit inédit de Franz Hohler, traduction  de Bernard Friot :

 

 « La feuille »

Une fourmi va chercher loin une feuille et la traîne à grand peine jusqu’à sa fourmilière. Absurde, penses-tu : juste au pied de la fourmilière, le sol est jonché de telles feuilles. Ce que tu ne sais pas : cette feuille est une lettre d’amour, que la fourmi porte à une de ses compagnes, et si elle se contentait de prendre une feuille au pied de la fourmilière, ce ne serait pas une lettre d’amour ? Car l’amour vrai vient toujours de loin.

 

1 Franz Hohler, Das Blatt , aus Die Karavane am Boden des Milchkrugs , Luchterhand

Literaturverlag

 

Bernard Friot lors de la remise des Prix les Incorruptibles le 12 juin 2013

(…)

Comme le dit l’écrivain suisse allemand Franz Hohler, « écrire pour les enfants, c’est les aider à construire leur propre monde ». La littérature pour la jeunesse est une littérature d’apprentissage, d’abord parce qu’elle aide les jeunes lecteurs à mieux lire, à lire plus et plus facilement, à découvrir de nouveaux modes de narration, de nouveaux types de lectures. Et parce que, espérons-le du moins, elle enrichit leur vision d’eux-mêmes et du monde.

Pour cela, elle doit sans cesse se renouveler, en restant attentive à s’adresser à tous, en communiquant avec les autres arts et les autres médias, en faisant le pari de la diversité et de la sincérité. J’allais employer le mot « qualité ». Mais je ne sais comment on juge la qualité d’un livre. Un bon livre, selon moi, est celui qui permet à un moment donné à un lecteur donné de vivre une lecture dense, pleine, qui lui en met plein les yeux et plein le coeur. Peut-être n’y a-t-il pas de bons livres dans l’absolu, mais pour chaque lecteur de bonnes ou moins bonnes lectures, de bonnes ou moins bonnes rencontres avec un livre.

 

Programme

 

une nouvelle de Bernard Friot

 

Son père était psychologue, sa mère ingénieur en informatique. Ensemble, ils avaient créé un programme pour son éducation. Tout était prévu : le poids en grammes pour chaque ration d’épinards ; l’heure à laquelle il devait se coucher le samedi 3 juillet ; les baisers et les câlins auxquels il avait droit (2,1 baisers par jour en moyenne ; 4,3 les jours de fête) ; la couleur des chaussettes qu’il porterait le jour de ses huit ans…

 

Tous les matins l’ordinateur le réveillait en chantant un peu faux : « réveille-toi, petit homme », puis lui annonçait le programme de la journée.

 

Il obéissait sans peine, suivait sans rechigner les instructions. Il était programmé pour ça après tout. Une seule chose le gênait : de temps en temps, l’ordinateur annonçait : « aujourd’hui, 16 h 32 : bêtise. »

 

Ses parents savaient qu’un enfant normal, parfois, fait des bêtises. « C’est inévitable, disaient-ils, et même indispensable à son équilibre. »

 

Lui, il avait horreur de ça. Pas tellement parce que, ensuite, on le grondait. Il sentait bien que ses parents faisaient semblant de se fâcher et qu’ils étaient fiers, en réalité, quand il imaginait une bêtise originale. Mais, justement, c’était ça qui était difficile. Il n’avait pas d’imagination et devait se torturer la cervelle pour inventer, chaque fois, une bêtise nouvelle. Il avait électrifié la poignée de la porte d’entrée, un soir où ses parents avaient organisé une grande réception. Il avait lâché des piranhas dans la piscine, pendant que sa grand-mère se baignait. Il avait transformé le fauteuil de son instituteur en siège éjectable. Et bien d’autres choses encore.

 

Mais maintenant, il était à court d’idées. Il ne savait vraiment plus quoi inventer. Alors, ce matin là, lorsque l’ordinateur annonça : « Aujourd’hui, 7 h 28 : bêtise », il réfléchit désespérément. Et, juste à temps, il trouva…

 

Nous avons continué une histoire de Bernard Friot qui s’intitule «Programme». Nous avons sélectionné deux fins de cette histoire et nous avons ajouté la fin de l’auteur.

 

Les voici:

CM1/CM2

 

  • Et juste à temps, il trouva une superbe idée de bêtise. Celle-ci, ses parents ne l'auraient jamais imaginée. Elle consistait justement à ne pas faire de bêtise. Ses parents furent tellement étonnés de le voir désobéir qu'ils le grondèrent, mais ils n'étaient pas fiers.

 

 

  • Et juste à temps, il trouva, derrière la porte de sa chambre, une caisse à outils qu'il avait eue  pour Noël. Avec les outils, il cassa l'ordinateur. Il en avait assez que cette machine décide à sa place et qu'elle l'empêche de dormir après 7 h 28 le matin. Et puis, il ne supportait plus d'être obligé de faire des bêtises tous les jours et de se faire gronder. Et juste à temps, il trouva la seule bêtise qui lui restait à faire.

 

***Il s’assit devant l’ordinateur, appuya sur toutes les touches, donna des milliers d’instructions et détruisit, à tout jamais, le programme qui l’éduquait.

 

Bernard Friot

 

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Biographie et informations

Nationalité : France

Né(e) à : Saint-Piat , 1951

Agrégé de Lettres, Bernard Friot a été professeur dans différents collèges. Puis, à l’Institut français de Francfort, il a créé en 1995 le Bureau du Livre Jeunesse. Ce centre de ressources est une plaque tournante pour tout ce qui concerne le livre de jeunesse de langue française et allemande.

Installé à Besançon, Bernard Friot se consacre aujourd’hui à la traduction d’albums et de romans d’auteurs allemands ainsi qu'à l’écriture. Ses textes élaborés à l’écoute des enfants et de leurs réactions rencontrent un grand succès.

« Les Histoires pressées » ont fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales. Bernard anime aussi des ateliers où il fait explorer aux enfants différentes entrées dans l’écriture et les incite à réfléchir sur les pratiques instaurées.